Elle avait les yeux troubles. Assise à la table d'en face. Des boucles en mèches effilées comme après une pluie drue. Mais il faisait soleil.
Dehors.
Elle triturait une cigarette à filtre d'or, longue, tabac blond. Ne buvait pas son schweppes indian tonic. Les jambes fines croisaient et décroisaient
leur soie. J'entendais leurs frôlements de Dim en voile moucheté.
Elle ne voyait personne. Ignorait mon regard.
Je la suivais de l'ovale du visage à l'arrondi des épaules. Longeais le bras jusqu'à la main, les doigts entrouverts. Il fallait respirer, plus calme.
Dominer. M'aligner sur son souffle perceptible aux mouvements réguliers de la poitrine sous le débardeur de coton fin.
Frémissante.
Elle rejeta sur l'épaule une mèche, plus longue, plus blonde. Qui glissa, lente, et retomba, sur les yeux voilés. J'avais envie de me lever, d'avancer
vers elle, de m'inviter à sa table. Je restais de béton. Coupé du bonheur. De la douceur paradisiaque. Du pays lointain.
Elle releva lentement la tête, resserra les paupières, juste un peu, et me fixa.
Elle avait les yeux troubles.
Alors,
je remplis mon regard de toute la tendresse du monde, de tout l'amour de l'univers, je le portai jusque dans le bleu trop clair de ses lacs sans fond, je
l'embarquai vers les espaces infinis où le temps n'a plus d'âge, je l'unis à ma peau jusqu'à la confusion totale.
Elle écrasa sa cigarette à filtre d'or, enfouit le paquet rouge et blanc en tâtonnant dans une pochette en jean, jeta négligemment
quelques pièces sur la table, se leva et sortit lentement, repérant chaises, tables et porte du bout de sa canne blanche.
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EJB