L'endroit serait trop éclairé, lumière crue de spots sur murs blancs. Plâtre tramé de fibre de verre. De grandes photos attireraient d'abord le regard. Il y en aurait trois. Le même sujet sur chacune : un couple de danseurs style Béjart. L'homme serait noir, cheveux courts, muscles saillants. La femme blanche, blonde, fragile, trop mince tendrait le regard et le corps vers l'homme. Danse immobile, mouvements laqués.
Trois portes aussi. D'un brillant rouge vif. Les poignées assorties seraient design, en forme de tube recourbé. Au sol, à quelques centimètres du mur, des arrêts de porte noirs, en forme de demi-sphères tronquées, bloqueraient le regard quelques instants. L'oeil rechercherait encore la couleur noire qu'il trouverait en taches énormes : les banquettes de cuir vides.
Juste un homme, la quarantaine. Solide et pourtant souffrant. Dedans. Il aurait déjà mémorisé le décor, suivi le quadrillage tramé du mur, stagné sur le rouge laqué, buté contre les arrêts noirs. L'homme aurait eu envie de se lever, d'écarter le rideau, d'ouvrir la fenêtre vers la vie de la rue. Mais jambes de béton, coeur affolé. Il voudrait sortir, fuir ce monde aseptisé. Résigné, iI se pencherait, tendrait la main vers la pile de revues. Prendrait la première. Un Match. De l'an dernier. Vedettes starisées. Belles photos de guerre. Les yeux creusés d'un enfant affamé. Soirée au champagne du Tout-Paris dioresque. Il refermerait la revue et les yeux derrière l'obscurité des paupières où scintilleraient quelques éclats lumineux. La vie reviendrait en lui, plus vraie. Le visage d'une femme et son corps de soie, sa démarche souple dans le matin brumeux quand il fait chaud dedans, humide sur les vitres, froid dehors. La silhouette fuirait, l'obscurité reviendrait, plus sombre, plus vide. Il rouvrirait les yeux. Retrouverait la salle d'attente.
Une sonnerie retentirait, étouffée, derrière l'une des portes. La voix affable de la secrétaire briserait le silence. De longs doigts aux ongles vernissés bordeau feuilletteraient l'agenda, griffonneraient un nom, le fixeraient dans le temps. L'homme imaginerait l'autre, muet dans sa solitude, face au téléphone et à son mal, sa douleur, sa déchirure. Comme lui. Et de nouveau, ravivé, le silence. Le blanc, le rouge, le noir. Et les danseurs figés.
Soudain, la porte du hall s'ouvrirait. Une vieille dame empêtrée de paquets, d'un panier en osier d'où émergeraient des queues de poireaux, entrerait, hésiterait, grommellerait un vague bonjour, s'assiérait lourdement. Elle ouvrirait un paquet, y plongerait une main épaisse, fouillerait à la recherche d'un cake qu'elle dévorerait, dispersant les miettes tombées sur sa jupe dans l'épaisseur de la moquette écru. Une boulimique. Qui exorciserait le mal par le ventre. La peur, par la bouffe. L'homme sourirait pour la première fois depuis longtemps. Pas méchant, ni moqueur. Compatissant. Elle devrait se lever, péniblement, pousser la porte rouge des toilettes. Bruit sourd de l'eau chassée dans la cuvette. La vieille réapparaîtrait, soulagée. L'homme aurait la même envie d'élimination mais se retiendrait. Le silence reviendrait plus épais. Entrecoupé de bruits de mâchoires.
L'homme remarquerait, au-dessus des cheveux raréfiés de la vieille, un crucifix, simple corps de bronze tordu. L'homme avait cru. Avant. Avant le mal. Le jour où il avait vécu un peu de la souffrance du corps tordu, il avait cessé d'y croire. Il s'était encoconné.
Grincement de la porte d'entrée. Bruit de pas. Un couple apparaîtrait. La femme serait jeune - vingt-deux ans, estimerait-il à la vue du visage à peine tracé -, elle aurait le ventre tout rond, habité. Le mari, à peine plus âgé, l'aurait aidée à s'asseoir. Ils feraient un signe gentil et discret de la tête aux deux autres personnes. La vieille les ignorerait, jalouse du ventre qu'elle n'aurait plus jamais. L'homme répondrait, du même geste discret. Se souviendrait... Le couple se parlerait à voix basse, dans le feutre des mots. Plein d'amour encore dans les yeux. La main du mari sur le ventre écouterait l'enfant. La vieille reprendrait un cake. La jeune femme sourirait. La vieille hausserait les épaules, se croyant visée.
Et les minutes s'égrèneraient, chacune plus longue.
L'homme aurait repris une revue pour se donner une contenance. Il regarderait une grille de mots croisés, entièrement remplie d'une écriture ferme, celle d’une intellectuelle. Genre institutrice à lunettes. Fine monture métallique d'argent. Une femme pointilleuse qui aurait détesté tout désordre, physique ou mental. Suivant du bout des doigts les rares arrondis des lettres, l'homme pénétrerait chez l'institutrice, un soir, la regarderait dormir et…
Il sursauterait. Un enfant entrerait en courant dans la salle, poursuivi par sa mère, une forte femme bien en chair. Elle le maîtriserait, le forcerait à s'asseoir. Obéir à quatre ans !
La jeune femme demanderait :
- Quel âge a-t-il ?
- Quatre ans, répondrait la mère, toute fière de son rejeton.
L'homme aurait bien deviné. Satisfaction.
- Le médecin a du retard, dirait Cendrillon, nom que lui aurait attribué l'homme à cause du ventre en forme de citrouille.
- Comme chaque fois, répondrait l'autre, à qui l'homme n'aurait pas trouvé de prénom satisfaisant.
Et la conversation se poursuivrait, banale. Pour remplir le vide de vide. L'enfant ramperait impunément sous la table.
Puis ce serait l'horreur. La porte rouge serait poussée par une dame, la cinquantaine ; le visage aurait conservé une grande finesse de traits : sourcils fins, lèvres bien dessinées, rebondies... mais les yeux vides, le crâne lisse : plus un cheveu ! Chimiothérapie, ils disent. Et la mort au bout. Après la honte. La laideur. La désespérance.
Tous se seraient tus. Même l'enfant. L'homme aurait baissé les yeux. Aurait regardé bêtement ses souliers. Noirs. Avec des traces de boue sur le bord des semelles. Penser à autre chose... Il aurait soudain mal au ventre. Une douleur diffuse. Et le décor serait figé. Comme les êtres.
La femme chauve ouvrirait un paquet de Gitanes, regarderait l'auto-collant, genre code de la route, en forme de cigarette biffée, hausserait les épaules et en allumerait une, inspirant profondément la fumée... Personne, même la vieille aux cakes ne dirait rien. La femme chercherait en vain un cendrier et finirait par entrouvrir la fenêtre... L'enfant redescendrait de la banquette où il se serait réfugié, et retournerait sous la table aux revues. Sa petite maison, expliquerait-il à sa mère. La femme à la cigarette lui sourirait. Tristement... L'homme l'imiterait. Ils se regarderaient. Elle, les yeux un instant ravivés par une bouffée de santé retrouvée, de beauté sous-jacente. Lui, d'envie, de désir ; une pulsion incontrôlée, comme un cadeau ultime ; l'attrait de la mort tant redoutée. Il devrait se lever, tendre la main et partir avec la femme. Loin. Pendant qu'il en serait encore temps. Il voleraient au-dessus des océans en quête d'une île toute bleue et verte. Ils se coucheraient, au bord de l'eau et attendraient la nuit... sans mot dire, sans se toucher, les yeux dans le ciel...
Comme il resterait de la place, une jeune fille entrerait. S'assiérait près de la femme chauve. Ignorerait tout le monde. Même pas un signe de tête. Elle allongerait ses longues jambes entoilées de jean, tirerait sur la base de son tee-shirt moulant, rejetterait ses longs cheveux bouclés en arrière, dégagerait ainsi son visage resté secret, exploserait de jeunesse et de vie. L'homme la regarderait par curiosité, avec un sentiment d'interdit. Elle percevrait le regard posé sur elle mais feindrait de l'ignorer. Cependant, elle en ressentirait un plaisir intense. Elle croiserait négligemment les jambes. Instinct de protection...
Quand l’homme lèverait les yeux, il rencontrerait de nouveau ceux de la femme chauve. Plus tristes. Plus désespérés. Il lui sourirait encore et ils se comprendraient. La jeunesse restera toujours derrière ! Perdue quoi qu'on dise. Gâchée souvent.
L'homme se déciderait enfin. Il voudrait parler à la femme. Il aurait préparé quelques paroles banales qu'elle serait la seule à comprendre. Mais la jeune-fille lèverait les yeux à son tour sur l'homme. Des yeux bleus, à la limite du vert. Elle aurait décroisé les jambes et redressé le buste d'un mouvement d'épaules vers l'arrière. Quelques mèches de cheveux blonds souligneraient l'ovale parfaite du visage. Elle entrouvrirait les lèvres pour entamer un sourire et jaugerait le troublé semé chez l'homme. Il hésiterait, ne fût-ce qu'un bref instant, pour parler à la femme triste... et la porte rouge du secrétariat s'ouvrirait.
Une longue dame sèche, toute de blanc vêtue, apparaîtrait et dirait sèchement :
- Monsieur Charlier...
Et ce serait la fin !
E.J.B.