« Ecoutez… » dit-elle enfin avec une moue de résignation. « Je vois bien que vous n’avez plus vraiment envie de me faire des papouilles et pour être tout à fait franche, je pourrais fort bien m’en passer, moi aussi. Vous avez… comment dire… changé ! Mais je ne tiens pas à terminer ma vie dans cette espèce de panier à linge sale et vous …pour autant que je puisse en juger, c’est pas souvent que vous devez décrocher la timbale ! »

 

«  C’est vrai… » admit-il de mauvaise grâce. « J’ai du mauvais cholestérol à revendre, je perds mes cheveux et pas mal de points noirs à percer. Heureusement , mon père est très riche. Ca aide. »

 

« Précisément… » ajouta-t-elle en reprenant vie. Elle était peut-être fainéante comme une tortue corse et plus inculte qu’une dinde de Noël, mais elle était rusée, comme le sont toutes les femelles. « Nos papas sont Rois et donc, plein aux as. Or j’ai lu dans Flair, qu’avec du pognon, on pouvait tout se permettre, rajeunir, maigrir, se faire greffer toutes sortes de truc, bref la totale… »

 

« Vous croyez ? » commenta le brave Ernest, pas très convaincu.

 

« Mais puisque je vous le dis. Allons.. » conclut-elle d’un ton décidé en l’entraînant par le bras vers la fenêtre. « On va se donner un peu de rabiot. Rentrez chez vous et faites tout ce que vous pouvez pour revenir dans… disons un an : jeune, beau et fringant comme vous m’êtes apparu la première fois . Coûte que coûte, on s’en fout. Nous sommes friqués, nobles, capricieux , pourris-gâtés… Tant mieux. Profitons-en ! Je ferai de même de mon côté. Enfin… j’essaierai . »

 

 

 

Quelques minutes plus tard, le chevalier et son canasson disparaissaient sous l’ombrage de la forêt, cataclop cataclop, mais cette fois-ci sans accompagnement musical, car en redescendant de la tour, il avait raté une branche et dégringolé les derniers mètres bras en avant et jambes en l’air. Ce dont les oiseaux le remercièrent en chantant en re majeur.

 

 

Et le temps passa.

 

 

Le princesse ne perdit pas de temps. Elle avait remarqué du haut de son perchoir, une jeune bergère qui passait tous les matins avec des brebis qu’elle menait au pré, armée d’un long bâton à la pointe duquel elle avait noué une faveur rose. Elle s’appelait Marie-Antoinette et était si jolie que les rayons du soleil la suivaient partout comme un spot de théâtre.

 

Ma Petite Chérie la héla et lui proposa d’acheter ses jambes qu’elle avait longues et galbées comme les gambettes d’un petit rat d’opéra. Après d’intenses négociations, la petite finit par accepter en échange de l’énorme diamant qui coiffait la couronne du Roi. Une pierre incomparable que la princesse remplaça par un bouchon de carafe à vin. Faut dire que c’était elle qui une fois par semaine était chargée d’astiquer le couvre-chef royal. Y’ avait plus qu’à ce servir.

 

Quelques temps plus tard, elle fit l’acquisition d’une paire de fesses fermes et rebondies comme des accoudoirs de Ferrari. Elles appartenaient à une présentatrice du journal télé qui n’en avait guère besoin puisqu’ elle n’apparaissait qu’en buste sur l’écran. N’empêche, là aussi elle dut batailler ferme, à savoir : le don de la golden-card de son paternel (de toute façon, il ne l’employait jamais, puisque tout lui était offert ) et une vigoureuse intervention auprès du même pour que la désormais miss « gros cul » soit nommée illico presto directrice de sa station.

 

 

 

Ce n’est pas tout. Elle convoqua les médecins de la Cour. C’étaient de grands Charlatans vêtus de noir, avec des tricornes de même couleur et un long nez pointu en carton comme dans Molière. Elle leur exposa son problème et ils lancèrent les bras en l’air en invoquant Hippocrate, Esculape, Vésale, Pasteur et le docteur Schwarzenberger, tout en agitant leurs bourses comme des sonnettes d’église. Mais elle tint bon et distribua un plein carnet de chèques en bois (la signature du Roi était facile à imiter.)

 

Elle se fit donc aspirer toute la cellulite de merde qui s’était agglutinée dans son pneu Michelin, elle monnaya très cher des séances de massages spécialisées, avec huiles essentielles, rouleaux biothermiques, cellules sur batteries et tout et tout… pour que sa peau passe de l’orange à la pêche.

 

Elle prit des bains de boue, de lait d’ânesse, de vapeur, d’eau chaude (comme tout le monde), se fit refaire les seins, les tétons, l’intérieur des narines (tout quoi !) et demanda bien entendu qu’on lui tire les peaux partout où c’était nécessaire. C'est-à-dire, du sommet du crâne à la plante des pieds.

 

Bref, de ‘belle grosse’ elle devint en quelques mois une ‘superbe jolie femme’ avec toutefois un inconvénient majeur, à propos duquel les guignols en noir la mirent en garde très fermement. Plus question pour elle de rire. Même le petit rire pouffé, le main devant la bouche, lui fut interdit.

 

« Vous êtes tellement charcutée » lui expliqua t-on « que vous risqueriez de faire craquer une couture. Et si une cicatrice lâche, il y a de fortes chances pour qu’elle entraîne les autres à sa suite… », comme une sorte d’explosion de chair, plus tellement fraîche.

 

« M’en fiche » commenta-t-elle. « de toute façon, je m’ennuie tellement que plus rien ne me fait rigoler ! »

 

 

Pendant ce temps, la Terre qui elle aussi se fichait éperdument de ce qui se passait, continuait à tourner autour du Soleil et se rapprochait tout doucement de son point de départ. L’automne passa en coup de vent, l’hiver comme une boule de neige et voilà que le printemps entra dans la place, tout vêtu de neuf, avec son pourpoint vert et son chapeau à fleurs.

 

La princesse de plus en plus impatiente, courrait du miroir à la fenêtre, où elle avait installé un tableau noir sur lequel elle dessinait à la craie de petites arêtes de poisson pour décompter les jours.

 

 

Et le temps passa

 

 

Un jour, c’était forcé, elle entendit quelqu’un arriver de la forêt en chantant ‘op een dikke paddestoel’[iii]. Quelqu’un dont la voix lui sembla plus mâle et plus ferme que celle de son prétendant. Et de fait, l’homme qui apparut à l’orée du bois, était plus grand et plus costaud. Autre différence pour le moins curieuse : il était à pieds et pauvrement vêtu, à peine mieux que des guenilles !

 

« Il n’a pu venir et m’envoie un messager » pensa-t-elle un peu déçue. L’énergumène piqua droit vers le haricotier qu’il escalada en souplesse en bondissant de branche en branche et déboucha enfin souriant et décontracté dans l’embrasure de la fenêtre. C’était bien lui ! Roux comme un écureuil sous un bonnet de laine, bronzé, dans la force de l’âge… presque beau.

 

« J’ai changé ? » demanda t-il en bondissant dans la chambre désormais vide (la princesse avait pratiquement tout vendu pour couvrir les frais). «En tous les cas, toi…tu es… méconnaissable. Je dirais même, encore plus belle que la première fois ! »

 

Il tomba à genoux et plongea son visage enflammé dans sa robe en sanglotant de bonheur. Puis comme elle restait figée, les traits presque inexpressifs, ce qu’il attribua à l’émotion, il lui raconta d’une traite tout ce qu’il avait entrepris depuis un an.

 

La clinique suisse où des spécialistes aussi chers que célèbres réussirent à étirer ses jambes avec des broches, au rythme d’un cm par mois. Ce coiffeur-parfumeur, pédé comme un phoque, qui lui plaça les mêmes implants qu’à PPDA et Charles Aznavour.

 

Ces thermes luxueux où au côté de princes saoudiens et de présidents de républiques bananières il se fit suer, maigrir, masser et peloter dans tous les sens. Cette salle californienne où sous le coach de Van Damme et avec des doses massives d’anabolisants il se refit une musculature d’athlète… 

 

Evidemment, tout cela avait un prix et son cœur en prit un coup. Et même un coup de massue, car on lui conseilla vivement d’éviter à l’avenir les émotions fortes. « Pas d’excès côté toquante… » le prévint t-on avec sérieux : « … ou vous sautez la barrière ! Pas d’émotion et surtout, pas de turlutut. Vous n’y survivriez pas ! »

 

« M’en fiche » leur répondit-il. « Je veux lui plaire et lui faire grimper les rideaux. Le reste m’indiffère. »

 

Puis il lui parla de ses finances… C’est bien simple, il était fauché comme les blés et avait même dû vendre son cheval pour payer l’auberge où il venait de passer la nuit. Car du côté de son père, le Roi, lassé par ces dépenses, il n’y avait plus rien à espérer sinon la destitution pure et simple.

 

« Mais qu’importe ! » conclut-il enfin. « Du moment qu’on s’aime ! J’irai tondre des pelouses, je nettoierai des pare-brises au carrefours et tu feras des ménages… »

 

« Mais tu ne dis rien ? Tu n’as pas encore prononcé un mot ? » s’interrompt-il soudain en la voyant faire des efforts pour se maîtriser devant l’absurde de leur situation.

 

C’était plus fort qu’elle. Cette histoire était tellement risible et leur vie si magistralement ratée que le rire montait en elle inexorablement. Elle se retourna, se plia sur elle-même, se tint le ventre à deux mains, essaya de penser à quelque chose de triste. Rien n’y fit. Elle finit par suffoquer, devint rouge comme une pivoine…

 

 

 

Et arriva ce qui devait arriver.

 

 

Ma Petite Chérie se renversa en arrière et éclata d’un rire strident, ‘hénaurme’, phénoménal, gargantuesque et explosa comme une bombe de crème glace devant le prince Ernest qui d’ émoi s’effondra sur elle en se tenant le cœur, tandis que les veines de son cerveau pétèrent les unes après les autres en pissant le sang autour de son crâne comme une jolie fontaine de jardin.

 

 

 

Ils ne se marièrent pas, ne vécurent pas heureux et n’eurent aucun enfant.

 

BOB

 

 

FIN

           



[i] Je me sens si seul, sans toi.

[ii] Je suis amoureux de vous

[iii] Sur un gros champignon (chanson enfantine).

 

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Mercredi 19 novembre 2008
- Publié dans : Auteurs invités - Par Ernest J. Brooms
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