Se rebeller. En voilà une bonne idée ! Mais contre quoi et qui et pourquoi ? J’étais coincé. Un ancien prof m’avait rendu visite, vieux gourou , soixante-huitard, ex baba cool chevronné style il est interdit d’interdire et dépavant les rues en quête de plage… Il m’avait plombé du regard et lancé au visage : tu dois te rebeller, sortir du rang, devenir toi-même. Du caractère, que diable ! Sinon, tu vas te fondre dans la masse et ne plus exister. Tu ressembleras à quoi quand tu ne seras plus rien ? Rebelle-toi ! Et il sortit en quête de quelque grande cause à défendre, prêt à envahir la banquise à demi fondue pour la survie des bébés phoques et à se raser les derniers cheveux affublé d’une robe orange pour venir au secours des tibétains.

Mais comme j’étais du genre à capituler avant même toute menace,  j’ai simplement décidé d’allumer la télé.  Dehors, le soleil, si rare dans mon pays, insistait pour que je sorte et profite de sa chaleur. Mais ma rébellion passive sourdait.  Je m’enfermai et fixai l’écran. C’était une banale après-midi à l’heure du troisième âge, voire plus. Série policière allemande soldée dont l’acteur le plus débordant d‘activité inciterait James Bond au suicide, pubs qui vous regonflent le moral, genre monte escalier automatique moins excitant qu’un grand huit mais qui vous hisse à l’étage à la vitesse d’un escargot éreinté, couches anti-fuites pour rester digne dans toutes les situations surtout quand on pratique une gym sautillante, pilules bleues pour retrouver quelques raideurs de jeunesse  à condition de ne pas oublier de retirer la couche en vitesse et  assurances funéraires avec devis gratuit, paiement échelonné et couronne de fleurs en plastique garanties imputrescibles… Pendant ce temps, l’inspecteur allemand réfléchit en silence pendant de longues minutes et décide d’agir, entreprend une cascade, ouvre la portière de sa voiture, se ravise et, pour éviter tout risque inutile, la referme et se tasse sur son siège.

 Il fallait que je réagisse, que je m’insurge. Je prends mon courage à une main et je zappe ! Un bellâtre icône du gendre idéal pour femme mûre nostalgique animait un débat et les témoignages se disputaient le trophée de la sensiblerie sponsorisé par un vendeur de kleenex : Il me reste trois jours à vivre, que feriez-vous à ma place ? Mon mari me bat mais j’aime ça, est-ce normal ? J’ai perdu mon boulot et j’en suis heureux, dois-je me soigner ?

Je reportai tous mes espoirs sur le JT de vingt heures. En vain ! Rien que la tête relookée du présentateur me hérissa le poil. Faut dire que les nouvelles n’étaient guère réjouissantes. A la une, un incendie avait ravagé un repaire de pauvres vedettes hollywoodiennes. Cris et larmes de désespoir, coups de poings rageurs sur le capot de la Bentley. A vous fendre le cœur ! Le présentateur rejetait en arrière sa dernière mèche de vrais cheveux et enchaînait sur un directeur d’entreprise poursuivi pour détournement de fonds, se voilant le visage derrière les mains sous le crépitement des flashes mais, rassurez-vous, il pourra quand même se raccrocher à un parachute doré pour sauter du train en marche… Surréaliste !    

Trop c’est trop. Le soleil insistait. La voix du gourou aussi. Rebelle-toi, sors, vis, respire…  Ce que je fis, fier et rassuré de mon insoumission à la bêtise télévisuelle. 

Dehors, je ressentis immédiatement une bouffée de liberté qui s’engouffra en moi , un bien-être à nul autre pareil, mon sang circulait à plein régime dans mes artères, mes jambes se firent aériennes et le corps léger prêt à l’envol. Mais vite je restai collé au sol tel un albatros désenchanté. Un panneau d’informations à diodes annonçait un pic d’ozone et je me voyais déjà atteint d’irritation des yeux, du nez, de la gorge, des poumons et la crise d’asthme me guettait. Je rentre dans un bistrot et, question de respirer une goulée d’air frais, je sors mon paquet de cigarettes. Non, monsieur, c’est interdit ! Je sors et rentre dans un autre où l’on peut fumer, un petit creux me troue le  ventre. Non, monsieur, ici on peut fumer mais vous le savez, dans ce cas, il est interdit de manger ! Je me retrouvai dans la rue au risque d’étouffer et de mourir d’inanition.

Un parc public attira mes pas. Longues allées tranquilles, plan d’eau calme, arbres séculaires, je traverse une carte postale. Il y a même une très belle fille sur un banc, alanguie. Mais le plaisir fut de courte durée. Sur l’herbe drue, un panneau : interdit de marcher sur les pelouses. Elles sont là, juste pour regarder. Pas toucher ! Près du lac, interdit aux chiens… sous le regard narquois des cygnes et autres canards. Ne laissez pas traîner vos déchets ni vos petits vieux. Sauvez la planète ! Vive le commerce équitable. Luttez contre le réchauffement climatique. Plantez des éoliennes ! N’achetez plus de GSM, ils portent en eux la mort d’enfants africains. Boire n’est pas bon pour la santé, ou alors, avec modération. Ne consommez pas de sucre, c’est mauvais pour les dents et pour le sang, c’est un poison.  Améliorez votre transit, prenez du bifidus actif, votre flore intestinale sera revigorée… Gare au mauvais cholestérol  à ne pas confondre avec  le bon cholestérol ! Évitez les viandes grasses, les charcuteries, les viennoiseries. Mangez des fibres et buvez de l’eau ! 

Les slogans, les interdictions, les pubs, un carrousel fou d’images et de mots me tournaient la tête. Trop, c’était encore trop! Fallait que je rentre chez moi.

Je suis rentré chez moi, j’ai allumé une cigarette, me suis versé un grand verre d’alcool, ai engouffré trois cheese burgers garnis de maïs labellisés OGM, me suis tapé qui veut gagner des millions et la roue de la fortune, ai allumé le chauffage question d’augmenter les émissions de CO2, ai décidé de m’acheter ce quatre-quatre de rêve qui consomme ses vingt litres au cent, ai allumé cigarettes sur cigarettes… et un sentiment de bien-être profond m’envahit enfin. Je pris une décision courageuse, moi qui déteste les piqûres, mais qui comblerait d’aise mon gourou soixante-huitard: je me ferai tatouer sur le bras « Vaincu, mais non dompté » !

Je fermai les yeux et retrouvai l’image paisible de la fille alanguie sur le banc, belle, si belle et sûrement rebelle et pas sage. Comme moi !

 EJB

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Lundi 8 septembre 2008
- Publié dans : Mes Nouvelles - Par Ernest J. Brooms
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