Le tableau

Clara est pressée. Elle claque la portière, attache sa ceinture, enclenche la marche-arrière et appuie sur l’accélérateur. Le choc est doux, mais pas de doute, elle a heurté la voiture. Enervée, elle sort et constate avec soulagement que l’attache remorque a seulement enfoncé la plaque d’immatriculation d’une vieille Opel beige criblée de rouille. Son honnêteté lui souffle cependant de glisser un mot sous l’essuie-glace.
Vite, son petit garçon l’attend à l’école.

Les vacances sont terminées. Tom a repris l’école. Il est 18h. Les devoirs faits, le repas préparé, Clara s’accorde un moment de lecture, engoncée dans son peignoir en pilou : l’air fraîchit vite en ces jours d’automne.
On sonne.
Son mari est en déplacement pour le boulot. Ca arrive environ une fois par mois et elle en a pris l’habitude. Elle n’a pas peur. Elle n’a plus peur. Elle râle de devoir quitter son nid douillet, mais Tom a déjà ouvert la porte. Oh, non ! Un témoin de Jéhovah, pense-t-elle : une vieille dame, vagues jaune-blanc ondulant sur le crâne, yeux bleu délavé, imper gris sale et bas à varices tombant en accordéon sur des mollets inexistants. Et une mallette en cuir noir. Elle a déjà sorti un feuillet. Clara veut l’arrêter tout de suite. Elle ne se sent pas la force de discuter religion aujourd’hui. Mais la vieille la devance, elle est déjà dans le hall.
- Puis-je entrer ? C’est moi dont vous avez abîmé la voiture !
Clara se sent à présent un peu honteuse, mais franchement, « abîmé », c’est exagéré. Elle est même étonnée que la personne se soit déplacée pour si peu. Elle-même ne l’aurait certainement pas fait.
- C’est vrai, j’ai abîmé votre plaque, mais ça fait déjà 15 jours, madame…Enfin, entrez.
Les bonnes manières reprennent le dessus. Elle offre à sa visiteuse une tasse de café au lait sucré. Elle boit le sien noir.

- Je ne voulais rien vous réclamer pour la plaque, mais à cause de vous, mon chat s’est grièvement blessé.
- Comment ça ?
- La plaque est devenue coupante et elle a l’habitude de passer par là pour se mettre à l’abri sous ma voiture. Elle s’est ainsi arraché toute la peau du flanc et j’ai déjà dû consulter le vétérinaire trois fois : la recoudre, la découdre car la plaie suppurait, le recoudre à nouveau, lui faire des piqûres antibiotiques, et j’en passe. Alors voilà, j’ai fait la liste : la plaque, les visites, les piqûres et les médicaments, ça fait déjà 800€…en attendant la suite…
Elle tend la feuille à Clara. Qui bat des paupières, interloquée.
- Mais je ne suis quand même pas responsable des malheurs de votre chat…
- Si, c’est de votre faute.
La vieille femme reste calme. Elle affirme, c’est tout.
Clara avale sa salive, réfléchit vite. Il faut qu’elle s’en débarrasse à tout prix ; la panique menace de la submerger.
- Bon, je vais vous payer la plaque et une visite, ça fait 100€. Ca me semble bien suffisant.
La vieille dame se lève sans un mot, récupère sa serviette et trottine jusqu’à la porte, ignorant superbement la main tendue du petit Tom.
Abasourdie, Clara s’affale dans son divan, elle n’a plus froid. Tom doit aller au lit. Il a besoin de son rituel avant tout. Histoire, sourires et câlins et voilà Tom au pays des rêves.
Clara peut enfin reprendre le fil de ses pensées. Il faut qu’elle en parle à quelqu’un. Son doigt s’arrête un instant au-dessus de la touche mémo « 1 » du portable : non, sûrement pas à son mari. Il est loin, et puis il la traiterait d’idiote pour avoir cédé à la panique. Touche « 5 » : Pierre fera l’affaire, c’est son meilleur ami, ils se connaissent depuis si longtemps et il a toujours été de bon conseil.
Pierre éclate de rire, ce qui lui fait déjà un bien fou. Il la traite de grande naïve, mais ne peut s’empêcher d’admirer la technique de la vieille pour lui soutirer de l’argent
- Mais, j’ai peur qu’elle ne revienne pour les autres visites du vétérinaire.
- Crois-moi, c’est du pipeau tout ça. Et puis, si elle revient, tu dis que ton avocat t’a affirmé que tu n’avais absolument rien à payer. Est-ce que tu veux qu’on passe te voir ? On prend un DVD et on se fait une soirée cinéma chez toi. J’apporte le pop corn ; tu as bien des boissons ?
Clara se met à rire, elle reconnaît bien là la gentillesse de Pierre.
- Si Marjorie est d’accord…
- Oui, elle fait signe que oui ! On arrive….
Les jours se passent. Grâce au pouvoir lénifiant des soucis quotidiens, Clara oublie peu à peu l’incident. Il n’est plus qu’une anecdote amusante que Pierre s’empresse de mettre sur le tapis pour faire rire la galerie.

Quelques mois plus tard, Brieuc rentre à la maison après une courte journée de travail. Une fois n’est pas coutume. Il veut en profiter pour concocter à Clara et à Tom un repas digne d’un resto quatre étoiles. La porte racle en s’ouvrant, se bloque. Elle a été rabotée une semaine plus tôt, ce n’est quand même pas possible…En y regardant de plus près, il découvre un bristol crasseux, émaillé de taches graisseuses. Adresse inconnue. Au dos : « Martha vous invite à fêter son anniversaire avec son mari, son amie et Ma Belle. RV vendredi à 16h30 ». Laconique. Brieuc retourne à nouveau la carte : au centre : « Pour Madame Dufour ». Pas pour lui, ni pour Tom, donc. Il pose l’invitation bien en vue sur la tablette du hall. Il a du pain sur la planche.

Clara n’avait rien dit à Brieuc, mais son estomac s’était serré en voyant l’adresse du carton. Elle s’était forcée à avaler et à paraître enjouée et …reconnaissante.
- C’est l’anniversaire d’une de tes assistées ? avait-il lancé goguenard. Il n’avait jamais beaucoup apprécié son métier.
Elle avait répondu par une grimace appropriée et esquivé ainsi la réponse.
Elle savait que Brieuc et même Pierre lui déconseilleraient d’y aller. Mais une petite voix lui susurrait qu’elle devait bien ça à la vieille dame.

Tom est au foot. Brieuc ne rentrera pas avant 21h ; elle aura quitté la maison de Martha pour 18h30, l’heure de la fin de l’entraînement.
Martha la guette de dessous son rideau bonne femme. De sa démarche habituelle, elle vient ouvrir la porte et accueille Clara d’un gentil sourire. Ses yeux sont encore plus clairs, presque blancs. Son auréole plus blanche. Elle semble s’être mise sur son trente et un : robe en lainage noire et pas d’accordéon aux jambes. Rassérénée, Clara pénètre dans une cuisine qui ressemble fort à celle de sa grand-mère. Cela achève de la rassurer, tout comme la bonne odeur de gâteau maison qui embaume toute la pièce. Après un « bon anniversaire » murmuré, Clara tend son modeste cadeau à Martha : une simple boîte de pralines ; elle sait par expérience que les personnes âgées adorent le sucré. Martha la remercie avec effusion et l’invite à s’asseoir. Elle lui sert un café et une part de gâteau.
- Nous n’attendons pas votre mari et votre amie ? s’interroge Clara.
- Non, ils m’ont fait une surprise. Ils sont dans le sous-sol pour le moment et je suis interdite de séjour. Elle hoche la tête. C’est gentil, non ? Clara acquiesce. Le regard un peu mouillé, Martha ajoute : « Nous irons les rejoindre dans un quart d’heure …Vous reprendrez bien une tasse de café ? »
Clara redoute le moment où il faudra parler de Ma Belle. Tout se passe bien pour l’instant. Elle a peur de gâcher ça mais s’y résout pourtant : « Comment va Ma Belle ? »
- Très bien ! Elle est guérie. Elle est repartie à la chasse aux souris et aux oiseaux. C’est bon signe, non ? De temps en temps, elle revient ici se faire câliner. Je voulais vous dire que je suis désolée pour l’autre fois. J’étais si bouleversée pour Ma Belle que j’ai exagéré. Voyez-vous, j’ai si peu de revenus… Je voulais vous rendre ceci ; elle lui tend l’enveloppe avec les 100€. Clara est émue: « Non, non, gardez-les… ». Elle repousse l’enveloppe dans les doigts noueux. Martha hésite et puis accepte le cadeau. On entend des légers grattements dans l’arrière-cuisine :
- C’est Ma Belle. Elle vient chercher sa pitance. Il est probable que la chasse fut maigre, sourit Martha.
- Puis-je aller la voir ?
- Sans doute, mais c’est une sauvage, savez-vous.
Elle se lève pourtant, cherche des yeux une canne que Clara lui tend obligeamment, l’air étonné.
- Eh oui, j’ai voulu faire la fière tantôt, mais j’ai des difficultés de plus en plus importantes pour me déplacer.
Clara – réflexe du métier – lui vante alors les mérites de la tribune, ustensile plus fiable qu’une simple canne. Mais comme beaucoup, Martha considère cet engin comme la déchéance presque ultime, la chaise roulante étant tout en haut sur le podium.
Ma Belle a déjà disparu. L’écuelle est vide, léchée comme quand un vieux sauce son assiette avec un morceau de pain.
Il n’y a plus un bruit dans l’arrière-cuisine. Dans les autres pièces non plus d’ailleurs. Les deux complices sont particulièrement discrets. Les imaginer comploter une surprise pour Martha fait sourire Clara. C’est si puéril et en même temps si touchant.

Il est l’heure. Clara devance Martha. Elles descendent les quelques marches. La lumière qui vient des demi-fenêtres est occultée par des tentures grises. Le courant d’air fait vaciller les flammes des deux bougies flanquées sur le dessus de la cheminée. Les ombres mouvantes donnent vie à ce qui, de loin, ressemble à un tableau sombre et informe. Les deux personnes assises à la table n’ont pas bougé : lui coiffé d’un chapeau, elle d’une résille noire, ils semblent attendre avec résignation une quelconque réaction de leur part. Irrésistiblement attirée par le tableau, Clara ne se rend pas compte que Martha ne l’a pas suivie. Sa vue se trouble, les flammes peut-être. Le tableau est en fait un bas-relief, l’œuvre du mari sans doute. Mais…quelle perversité ! Il a représenté un chat mort avec le flanc en lambeaux sanguinolents, les pattes écartées. Quel goût morbide. A ce moment, elle songe à Martha et constate que celle-ci est en haut de l’escalier, les mains derrière le dos, souriante. Ouf, elle n’a encore rien vu. Clara s’approche encore. Après tout, ce n’est peut-être pas si terrible. Mais si, c’est criant de vérité. Eberluée, elle réalise qu’il n’y a pas d’encadrement à cette œuvre et le doute horrible la saisit à la gorge. Du bout du doigt, elle touche la bête meurtrie et sent la texture gluante du sang de Ma Belle. Elle hurle, veut préserver Martha et se ruer sur le mari infâme et sa complice, mais s’arrête net : la peau de leurs mains posées sur la nappe blanche est cireuse, parcheminée, craquelée même et tendue à l’extrême sur des os blanc qui ressortent par les craquelures. La nausée la soulève, sa vue est trouble, elle ne peut plus crier. Elle se hisse sur l’escalier. Sortir de là. Son esprit se refuse à tirer les conclusions. Mais Martha l’attend sur la dernière marche, elle brandit une large poêle en fonte et l’abat de toutes ses forces sur le crâne de Clara après avoir crié d’une voix démente : « Vous avez tous été méchants avec Ma Belle. Vous n’auriez pas dû ! ».
Bruit mat de la poêle, bruit sourd du corps qui tombe dans l’escalier, couinement de la porte qui se referme. Martha soupire d’aise et ses pas trottinent allègrement vers l’arrière-cuisine ; elle soulève le rideau qui masque les étagères et en ressort une grande boîte en carton surmontée d’un nœud préfabriqué, rouge brillant et autocollant. Elle chante « Bon anniversaire, Martha », emmène le paquet à la cuisine, se ressert une portion de cake et une tasse de thé, pas de café, bien sûr…
Elle ouvre la boîte, les yeux pleins d’étoiles. Le petit chat est apeuré. Ses grands yeux sombres cherchent une main affectueuse. Martha le libère, le caresse, le dépose dans le panier tout renouvelé. Elle va chercher l’écuelle vide et verse le lait tant attendu :
« Ne t’inquiète pas, Mon Beau, avec moi tu seras bien, je les empêcherai de te faire du mal. ».


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Pascale Déplechin

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Dimanche 24 août 2008
- Publié dans : Auteurs invités - Par Ernest J. Brooms
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