Semaine de la langue française du 14 au 24 mars 2008 - une édition placée sous le thème de "la rencontre"
organisée par la DRAC Rhône Alpes.
En proposant au public d’aller à la rencontre des mots, la Semaine de la langue française invite nos concitoyens à célébrer le plus fort des liens que nouent les hommes dans la cité : leur langue commune, mais aussi à découvrir la richesse, la variété et parfois les mystères de notre langue. Elle permettra également à tous les francophones de faire vivre ce territoire de la rencontre qu’est le français. Dix mots ont été choisis pour évoquer ou illustrer chacun à leur manière le thème choisi pour cette nouvelle édition : apprivoiser, boussole, jubilatoire, palabre, passerelle, rhizome, s’attabler, tact, toi et visage... Danielle AKAKPO nous propose le texte qu'elle a écrit à cette occasion. Bonne lecture !
Délivrance
Appuyée contre ma pelle, le visage dégoulinant de sueur malgré la fraîcheur de la nuit, je suis envahie par un grand soulagement, une satisfaction presque jubilatoire. Fini l’enfer ! Je n’ai jamais compris pourquoi le garçon plein de tact qui me tenait la portière de la voiture, m’aidait à endosser mon manteau, s’était transformé à la quarantaine en pochard invivable ! Quelques verres, au début. Puis, rentré gai un soir sur deux, il a fini par revenir régulièrement bourré. Ces derniers mois, il parachevait ses saouleries à la maison. J’ai essayé de le raisonner. Il a répondu par des coups, je suis couverte de bleus. Il m’a quand même fallu l’apprivoiser cette idée brusquement jaillie une nuit d’insomnie, parce que ça demande réflexion, ce genre d’initiative ! Mais il avait perdu le Nord ; même une boussole ne l’aurait pas ramené dans le droit chemin. Alors ce soir, quand il a gueulé en poussant la porte : « On bouffe quoi ?», ma voix suave a répondu : « Du civet, chéri, ton plat préféré ! » On n’a pas tardé à s’attabler. Un peu étonné, il a bâfré silencieusement, puis grogné, grimaçant un sourire : « Allez, toi, trinque avec moi ! ». J’ai bu un verre de whisky, vidé les autres en catimini dans l’évier. A la deuxième bouteille, il était incapable de remarquer que je ne l’accompagnais plus dans ses libations, de déceler le parfum inhabituel de son breuvage favori. Après la troisième, il s’est écroulé sur le carrelage. Ça n’a pas été facile de traîner sa carcasse dans le jardin, de creuser un trou assez profond pour l’accueillir. Il repose maintenant parmi les rhizomes d’iris ou d’asperges, quelle importance ! Je vais aller dormir sereinement, sans somnifères, – je n’en ai plus – délivrée d ses ronflements, de ses palabres décousues : ce que ça peut débiter d’inepties, un ivrogne ! Demain, j’emprunterai la passerelle qui mène à la gare, et j’essaierai de profiter de ma liberté… aussi longtemps que possible.
Danielle AKAKPO