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Un ciel immensément gris et uniforme pèse de tout son poids sur la ligne d'horizon. A l'infini... Dense mais fine, la pluie n'a cessé de tomber depuis le matin. Elle s'abat sur les champs dénudés, s'infiltre dans l'herbe flétrie des prairies, crépite sur les tuiles poreuses d'une petite maison basse, perdue, éperdue, comme abandonnée au milieu de l'espace endolori.

La main se referme, décidée, sur la boule du changement de vitesses et la pousse sèchement vers l'avant. Le moteur, violenté, s'emballe et rugit. Le pied droit enfonce la pédale de frein et la voiture ralentit brusquement. Le passager, projeté vers l'avant, doit se tenir au tableau de bord.

Le conducteur, un homme distingué d'une quarantaine d'années, bien bâti et solide, sort du véhicule. Devant lui, la maison basse.
Le visage buriné par le vent des campagnes, engoncé dans un costume d'épais velours, l'autre le rejoint.
- Et voilà, c'est là !
Il a la voix dure comme ses mains. Il sort une grosse clé qu'il introduit dans la serrure. La porte résiste un peu et soudain, cède.
- Ce n'est rien, un peu d'huile et... voilà ! Je vous laisse regarder à l'aise. Prenez votre temps. Faites comme chez vous... J'ouvre les volets, puis je vais vérifier la clôture de la prairie... A tout à l'heure !
Henri Dubreuil pénètre dans une pièce spacieuse et désertée. Le mur, à sa gauche, est garni d'un papier peint défraîchi où des fleurs géantes grimpent vers le plafond à voussettes. Entre les tiges énormes, deux tableaux, dépendus il y a peu, tracent des rectangles plus clairs. En face, près d'une petite porte basse, veille une ancienne horloge au balancier de cuivre encore brillant.

Henri suit un instant le balancement perpétuel, immuable du temps. Mais vite, un ancien feu au charbon, un feu "crapaud" comme disent les campagnards, attire son regard friand d'antiquités. Le poêle ne dégage aucune chaleur, la charbonnière est vide... comme le large fauteuil d'osier, éreinté par les ans. Une porte est entrouverte sur une chambre, à droite, il la pousse. Une odeur âcre, moite et humide, lui monte au nez. L'odeur des morts qu'on y entreposait avant l'enterrement. Il n'insiste pas et se retourne. En face, deux marches de pierre bleue, usées à l'emplacement des pieds, mènent à une plus petite chambre accueillante mais fraîche. Les autres portes livrent leur secret. Celle de la remise devra être remplacée. La cuisine est grande et agréable. Henri se dirige vers la fenêtre, l'ouvre et, devant lui, l'immensité des champs mouillés. Le calme, la paix, enfin trouvés.

Le froid s'élance de la plaine, traverse les champs nus et frappe de plein fouet le visage de Dubreuil. La fenêtre est vite refermée. L'homme se retourne et revient dans la pièce, devant. Ses doigts ont saisi machinalement une cigarette et la fumée se mêle à la moiteur de l'air. Le fauteuil d'osier craque lorsqu'il s'assied. Un curieux mélange s'opère alors dans l'esprit de Dubreuil : humidité ambiante, odeur de moisissure, exiguïté du bâtiment... On y respire le silence tranquille et serein. Pas tout à fait : un léger bruit l'accentue. Un battement régulier, un décompte incessant, le cœur de la vieille horloge bat le temps qui trépasse.
A chaque mouvement du corps, l'osier du fauteuil gémit. A chaque craquement, l'horloge répond par son chant métallique. Le tic-tac découpe le silence mécaniquement. Il s'amplifie dans la tête de l'homme ; la sueur perle à la base du front, une bouffée de chaleur envahit chaque pore et les doigts se crispent, le buste se raidit... Le bruit obsédant heurte les parois du cerveau en oiseau affolé. Les yeux hagards de Dubreuil se tendent vers l'écran ivoire.
La grande aiguille noire ciselée ne tressaille pas comme la plus petite qui sursaute et stabilise de minute en minute. Les yeux de l'homme y sont rivés. Plus rien n'existe.
Le décor vacille, les formes fondent, les murs s'écartent, les poutres craquelées éclatent.
Mais le long pendule de cuivre bat, imperturbable. Le temps a perdu de sa consistance. Minutes et heures fuient.
Les jours, les ans défilent, fiers et tristes.
Et le bras de cuivre dirige le bal et bat toujours plus fort.
Ce n'étaient plus les mêmes objets. Il faisait sombre. Entre chien et loup.

Au pied de la hautaine horloge, un corps de femme gisait. Une jupe d'épais tissu, mi-relevée, découvrait de longues jambes, tuméfiées, serrées aux genoux... Le visage disparaissait sous la masse des cheveux emmêlés. Au cou, brillait un médaillon doré au coeur de verre, fracassé. La femme pleurait. Et le pendule marquait le temps du silence. Le ventre se soulevait, l'horloge battait, le ventre se tendait, le cuivre brillait dans l'ombre. Et l'homme, debout, se reboutonnait. Il attrapait une bouteille de genièvre et en avalait une large lampée. Assis sur une marche de l'escalier qui menait au grenier, l'enfant regardait par la porte entrouverte. Les yeux vidés.

Dubreuil se frotte les yeux ; en lui, la douleur se réveille. Ses doigts appuient sur les tempes, glissent sur la barbe naissante, enserrent le cou et la chaîne d'un vieux médaillon doré...

L'unique fenêtre donne sur la rue déserte, le potager et le petit sentier aujourd'hui impraticable. L'enfant y court et l'homme le poursuit. Sale garnement, tu vas voir quand je vais t'attraper ! L'enfant se retrouve dans la cave à charbon, une sorte de réduit triangulaire sous l'escalier. L'obscurité totale, la peur. Le beau-père l'a toujours détesté. Jaloux de l'amour porté à l'enfant par sa mère. Alors, il fallait nettoyer le jardin, ne laisser aucune mauvaise herbe. Vider la fosse à purin en y plongeant un seau, tirer sur la corde pour le faire remonter et le jeter sur le potager. Rien de tel comme engrais ! Et va plus vite, tu te traînes. T'es qu'un paresseux ! Tu vas voir... L'enfant devait s'agenouiller sur des branches de saule fraîchement coupées et le beau-père retirait sa ceinture de cuir tressé et frappait sous les pieds nus, sur les mains, sur le dos... Et ne t'avise pas de crier. Personne ne t'entend ici ! T'es bien comme ta mère, une mauviette !

Puis un jour, tout s'accélère. Le beau-père est arrêté. Une bagarre qui tourne mal dans un bistrot. Un coup de couteau et un mort. Les enquêteurs découvrent un enfant amaigri, les yeux hagards. Il crie et se débat. La mère aussi. Le corps de l'adolescent ne laisse aucun doute sur les traitements qu'il a subis. La mère ne peut expliquer pourquoi elle a laissé faire. Elle sera condamnée pour non assistance à personne en danger, déchue de ses droits. Et l'enfant rejoindra l'orphelinat des Mères de l'Enfant Jésus, dans la ville la plus proche. Puis, il sera adopté par une famille d'accueil. Une, puis une autre, puis une autre... s'éloignant à chaque fois un peu plus. Des souvenirs en pagaille. Des gens gentils, accueillants, intéressés, intéressants, jeunes, plus vieux... et surtout, Robert et Danielle, ce couple âgé qui l'avait considéré comme leur fils. Sans descendance, ils avait tout donné, leur temps, leur amour, leurs sourires, leur expérience... Henri a grandi sans poser de questions préférant les enfouir au plus profond de son monde secret.

Encore adolescent, Henri apprendra la mort de sa mère, un soir d'hiver. Elle avait continué à vivre, seule, dans la maison au bout des champs. Plus de nouvelles du beau-père, et c'est tant mieux. Que devint-il après la prison, nul ne le sait. La vie s'est poursuivie, de lycées en collèges. Artiste-peintre local, Robert lui a donné le goût du dessin et Danielle, la sensibilité féminine. Il sera architecte et se fera vite un nom dans le milieu. Les portes de la vraie vie lui sont désormais grandes ouvertes.
Mais jamais, il ne s'est marié. Et surtout, pas d'enfant ! Nul risque de reproduire son histoire de quelque façon que ce soit !

L'homme se lève, l'osier se plaint une dernière fois. Une envie de vomir le prend à la gorge. Les poumons prêts à éclater le suffoquent. Il faut partir sans essayer de comprendre. La pendule poursuit son décompte, glacial témoin du temps oublié, ... du souvenir perdu.
Pousser la porte et sortir. La lumière humide agresse ses yeux rougis. Il faut gagner la voiture et...
- Et alors, monsieur Dubreuil, elle vous plaît ? Je vous l'avais dit. Il y a vingt ans que je vis ici. La maison avait été mise en vente publique et ici, on préfère ne parler des anciens habitants. J'ai tout aménagé au fil des ans. C'est qu'il y avait du boulot. Mais aujourd'hui, je suis trop vieux pour rester seul et les enfants veulent que je parte vivre dans une maison de retraite, comme ils disent. Si c'est pas un malheur ! Mais enfin, c'est ce que vous recherchiez ? Monsieur Dubreuil ?
Henri se retourne sur le fermier...
- Oui. C'est d'accord. J'achète !
- Avec quelques transformations, vous pouvez en faire quelque chose de bien ! D'autant plus qu'on m'a dit que vous étiez architecte. On sera content au village que vous retapiez cette maison. Car elle est là depuis toujours. Vous comprenez... C'est qu'on y tient à nos maisons, c'est tout un passé et des souvenirs... On se revoit chez le notaire ?

La voiture n'est déjà plus là. Le silence est revenu. Lourd. Oppressant.
Seul, derrière la façade blessée à jamais, toujours le même bruit. Il augmente et envahit l'espace, un immense tic-tac investit la plaine et la pluie tombe de plus en plus belle...

L'acte de vente fut signé devant un notaire impassible. Dubreuil ne broncha pas à l'énoncé des différents propriétaires précédents, à l'histoire notariale de la maison. D'autres images lui venaient en tête. Le vieux fermier était très impressionné et tortillait ses gros doigts. Quelques signatures et quelques paraphes plus tard, l'affaire était conclue à la joie de tous. Surtout du vieux fermier. Dubreuil serra les mains et repartit vers la ville, loin de cette froide campagne.
Vue du quatorzième étage, la ville est allumée de milliers de lumerottes. La nuit est tombée sur l'agitation de la vie. Henri aime cette solitude protégée par la foule d'êtres humains anonymes. Il se laisse tomber dans le profond canapé, ferme un instant les yeux. La maison basse perdue dans la campagne lointaine lui semble appartenir à un autre continent. Celui d'une enfance désormais gommée. Il attrape son gsm, fait défiler la liste du répertoire, s'arrête sur Gauthier & Fils, entreprise...
- Henri Dubreuil, architecte. Bonjour Monsieur Gaulthier, nous avions déjà pris contact. Vous vous souvenez ? C'est pour une démolition...

EJB

Samedi 31 mai 2008
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Le sourire

Le père est mort.

Raide sur le lit acheté en solde l'hiver dernier chez "Touconfort". Crédit zéro pour cent en dix-huit mois. Il avait fini par s'y résigner. Faut être de son époque, grimaçait-il. Mais en lui, se révoltait l'homme mutilé d'être réduit à survivre avec une pension tellement maigre qu'il avait perdu un peu de poids et beaucoup de sa fierté naturelle, de sa façon de regarder les gens bien en face. Dans les yeux. Ces dernières années, il fuyait les autres pour éviter ces affrontements qu'il savait perdus d'avance. Il évitait même ses proches. Et de s'attarder sur les traits fatigués de son visage. Trop pâle.

C'est le fils qui avait insisté, le vieux de lit de noces a fait son temps, le bois craque de partout, un gros ressort a cédé, un pied a dû être consolidé. Et le fils n'avait guère le temps de bricoler sans cesse sur ce débris. Un emplâtre sur une jambe de bois. Le fils déplia une publicité toutes boîtes de chez "Touconfort", raisonna, argumenta, persévéra, vainquit le mutisme du vieux couple. Il monte lui-même le lit de noces, en pièces détachées, dans le grenier. Il le camoufle sous une vieille couverture, protection dérisoire pour ces montants de bois qui jamais plus ne seraient assemblés. Ils alimenteront plus tard quelque feu sacrilège qui volera une trace de plus d'une vie durement malmenée.

Le père est mort. Nu sur le lit. Comme un ver. Il serait vite de leur monde.
Deux femmes du village, impassibles en apparence, retournent le cadavre sur le ventre, puis sur le dos, l'enduisent de savon mousseux à odeur forte de javel, le rincent, l'essuient. Le père si pudique. Elles le manipulent tel un objet. Peut-être la plus vieille, dans sa jeunesse, était-elle secrètement amoureuse de lui. Peut-être attendait-elle qu'il l'invite à danser au bal des Catherinettes. Peut-être avait-elle imaginé le corps jeune roulant sur le sien. Et maintenant, elle frottait les fesses flétries en insistant un peu trop sans doute. Sans bien s'en rendre compte, reliques de sentiments refoulés. L'autre femme l'a fusillée du regard et de quelques mots secs. On le retourne ! Le trouble revient plus ferme devant le buste envahi de poils gris et le sexe mou ballotté en tout sens par la main dissimulée dans le gant de toilette. La plus vieille s'empresse de l'essuyer et de jeter le grand essuie blanc sur le corps sans toutefois recouvrir le visage calme, serein. Enfin détendu. Et sur les lèvres, un sourire. Comme si le père s'amusait de la situation, de la gêne étouffante de la vieille, un bon tour avant de disparaître. Question de survivre encore un instant dans les fantasmes d'une septuagénaire titillée de souvenirs. Il la hantera cette nuit encore. Et quelques suivantes. En beau jeune homme au corps éthéré qui mille fois se penche vers la jeune fille faussement timide qui rougit de plus belle, qui acquiesce d'un battement de cils, se lève et se livre au rythme de quelque tango explosif qui frissonne la chute des reins.

Les vieilles lui ont enfilé son plus beau costume. Bleu classique. Et la chemise blanche au col amidonné qu'il ne supportait pas de son vivant, qui lui donnait des rougeurs au cou. La plus vieille lutta avec le bouton, renonça, dissimula l'ouverture sous un gros nœud de cravate.

Les doigts refusent de se joindre. Et surtout laissent tomber le chapelet que la vieille finit par accrocher aux pouces. Elle a empoigné deux gros livres qu'il avait lus, relus, annotés "Art et Tactique militaires, tome 1, tome 2", toute la bêtise humaine condensée pour la première fois utile. Elle les cale sous les coudes, les mains demeureront jointes de force sur le chapelet ramené d'un voyage à Lourdes, le seul séjour à l'étranger du couple, gagné lors d'une tombola. Le père en avait ramené les premières photos couleurs de l'album familial. Vue du cirque de Gavarnie et défilés de malades, d'impotents.... et puis la Vierge dans la neige quand on la retourne dans son liquide que les enfants secouaient toujours trop fort, alors la mère les grondait et déposait religieusement l'objet miraculeux sur le marbre de la table de nuit et les enfants émerveillés regardaient longtemps les paillettes redescendre au pied de la dame en bleu.

Les doigts experts de la vieille plissèrent le drap à l'odeur de naphtaline pour faire beau. Elle jeta un regard satisfait à l'autre et elles sortirent après s'être signées instinctivement. Pour conjurer le mauvais sort qui les attendait, narquois.

A côté, recroquevillée sur sa chaise dure, la mère pleure sans larmes les longues années de solitude à venir. A entasser les souvenirs pour faire illusion, à ressasser le passé faute de futur, à coups de photos jaunies dans le formol de la vie, d'images figées sur quelques rares moments de bonheur frisson dont elle est et sera seule propriétaire désormais. Son véritable héritage... Trésor de frémissements amassés, accumulation de caresses glanées au hasard de la tendresse, de regards amoncelés qui en disent long lorsque la parole s'est retirée. Futile.

L'odeur du café, le jet de vapeur s'échappant du bec de la bouilloire, la vie est toujours là. Elle se lève.

Le fils entre dans la chambre. Il vient de la ville. A traversé l'humidité poisseuse des bois. Grande fatigue et vertige.
Le fils fait face. Sans réagir. En apparence.

Le père l'a soulevé comme une plume et déposé sur ses épaules solides, il marche à travers la neige et le froid du matin, le père s'endort dans son fauteuil après le repas, le père retourne la terre du jardin, hume l'air, bourre sa pipe, gronde, enfourche son vélo, disparaît dans le brouillard.

Et il sourit. Sur son lit d'apparat. Les jambes du fils se dérobent. Il doit se soutenir au bord du lit. Ses lèvres tremblent. Les coins de sa bouche s'écartent. En un sourire jumeau. Le père sourit. Le fils aussi. Et soudain, c'est le rire. Il éclate. Cadencé. Hoqueté. Au bord de la crampe. De l'étouffement.
La mère est entrée. A serré l'épaule du fils. L'a secoué.

Le froid comme une claque.
Vue d'un village au bout des champs et des prairies. Et du temps.
Le rire éteint.
Les yeux immensément fatigués de la mère.
Le ciel est clair. On voit les étoiles. Il gèlera demain.


EJB


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Mercredi 21 mai 2008
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Mardi 20 mai 2008
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  • : Homme
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